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Ada Lovelace

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Ada Lovelace

En cette Journée internationale d’Ada Lovelace (Ada Lovelace Day, en anglais, célébrée chaque année le deuxième mardi du mois d’octobre dans l’objectif d’accroître la visibilité des femmes travaillant dans le domaine des Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques – les STEM en anglais), un petit retour en arrière sur l’épisode IV d’Âge Critique dans lequel Maud vous parlait d’Ada Lovelace…

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Mais qui est Ada Lovelace ?

Ada Lovelace est l’une des mères de l’informatique : elle a publié le premier algorithme de l’Histoire et a été la première personne au monde à entrevoir le plein potentiel de la machine à calculer, le futur ordinateur, à seulement 27 ans, en 1843. Et voici quelques raisons pour lesquelles tout le monde devrait connaître son histoire.

Déjà, Ada Lovelace était connue avant même d’être née

En effet, elle est l’unique enfant légitime du 6ème baron de Byron, le célèbre poète britannique Lord Byron, qui à l’époque était connu aussi bien pour ses œuvres que pour les scandales qu’il provoquait. Il avait épousé en 1815 la 11ème baronne de Wentworth, Anne Isabella Milbanke, passionnée de mathématiques, avec pour seule motivation de se dépêtrer de diverses dettes et rumeurs, dont celle d’inceste avec sa demi-sœur, Augusta Leigh, dont la fille Medora née l’année précédente est largement considérée comme la fille illégitime de Byron, y compris dans la famille [1].

Ada Lovelace naît donc dans ce contexte sulfureux à Londres fin 1815 (l’année du mariage… également l’année de la victoire des alliés à Waterloo, suivi de l’exil de Napoléon sur l’île de Sainte-Hélène). Comble de la provocation, son nom de naissance est Augusta Ada Byron, prenant donc le prénom de la demi-sœur de son père et objet de cet inceste demi-consenti [2]…

Le mariage se passe évidemment mal, dans la violence, et les parents se séparent au bout d’un an, Ada étant âgée de cinq semaines, Anne Isabella l’emmenant dans sa famille et Lord Byron ne réclamant aucunement son droit de garde, qui selon la loi anglaise de l’époque lui était pourtant acquis. Puis c’est surtout la grand-mère de Ada qui s’occupa d’elle. Cette séparation fut le scandale de trop pour Lord Byron qui quitte l’Angleterre quelques mois après (mais pas pour Ste Hélène).

Ada ne fut pas en reste côté scandales, avec des rumeurs d’adultère et surtout des dettes de jeux phénoménales vers la fin de sa vie, en pariant sur des chevaux (ce qui est cocasse quand on sait que sa fille Anne Blunt, 15ème baronne de Wentworth, cofonda le très célèbre haras de purs-sangs arabes « Crabbet »).

Ada fut également comtesse, par son mariage avec le 1er Earl de Lovelace à 19 ans. Le 18ème baron de Wentworth, son descendant John Lytton, siège encore aujourd’hui à la Chambre des Lords à Londres.

Mais évidemment ce n’est pas pour ces histoires d’aristocratie britannique qu’elle reste connue de nos jours mais pour son rôle scientifique

Sa mère étant passionnée de mathématiques (et a priori traumatisée par les poètes), elle a tout fait pour que sa fille bénéficie d’une éducation scientifique poussée, ayant notamment comme professeurs, Mary Sommerville (illustre mathématicienne) et Augustus de Morgan (connu comme l’un des fondateurs de la logique moderne). Ada se passionne et acquiert un excellent niveau, passant son temps libre d’adolescente à concevoir une machine volante.

Grâce à Mary Sommerville elle fait une rencontre à 17 ans qui va changer sa vie : le mathématicien et inventeur Charles Babbage, qui travaille depuis déjà 21 ans à la création d’une « machine à différences ». Son objectif est de concevoir de façon automatique des tables nautiques, astronomiques et mathématiques de façon à éviter toute erreur humaine (par fatigue ou ennui) et ainsi obtenir des tables exactes et limiter le nombre d’accidents de navigation. Il s’inspirait pour cela des machines à calculer déjà existantes, comme la Pascaline ou la multiplicatrice de Leibniz. Cette machine à différences fascina la jeune prodige et ses compétences impressionnèrent Babbage. Ils devinrent amis et commencèrent une longue et fructueuse collaboration. Dès 1934, un nouveau projet naît, celui de la machine analytique qui s’inspire également du métier à tisser Jacquart inventé en France en 1801 et qui utilise un système de cartes perforées.

La machine analytique est actuellement considérée comme l’ancêtre de l’ordinateur : elle aurait pu être réellement programmable, reproduire des actions en boucle et avoir une mémoire interne. Elle ne fut pas fabriquée de leur vivant mais d’après les plans elle devait avoir la taille d’une locomotive et fonctionner à la vapeur.

Malgré un mariage en 1835 et trois grossesses en quatre ans qui affaiblirent une santé déjà fragile (elle décédera d’ailleurs à 36 ans) elle poursuivit sa collaboration avec Charles Babbage, grâce il faut bien le dire à un mari qui encourageait ses ambitions scientifiques, fait remarquable pour l’époque (et pas que pour l’époque…).

C’est ainsi que de 1842 à 1843 (au tout début du règne de la Reine Victoria) sur le conseil de Charles Babbage, elle écrivit une traduction du livre qu’avait publié le mathématicien italien Luigi Menabrea sur la machine analytique, agrémentée de notes personnelles qui représentaient le double du livre initial. Ce sont ces notes qui finirent par apporter la postérité à Ada Lovelace, car elles contiennent la première évocation d’un usage au-delà du calcul :

« De nombreuses personnes qui connaissent mal les études mathématiques pensent que parce que le travail de la machine est de donner des résultats en notation numérique, la nature du processus doit forcément être arithmétique et numérique, plutôt qu’algébrique et analytique. C’est une erreur… La machine peut produire trois types de résultats : […] symboliques […] ; numériques […] ; et algébriques en notation littérale. »

Ada Lovelace

Elle s’y posait également des questions sur son usage en tant qu’outil collaboratif. C’est peut-être le fruit de ce qu’elle appelait son approche de « science poétique », assumant son double héritage, qui lui a permis d’aller au-delà des analyses de son époque, du haut de ses 27 ans. En tout cas, ses analyses ont inspiré un siècle plus tard le célèbre Alan Turing, permettant l’avènement de l’informatique moderne.

Ces notes contiennent également un algorithme permettant de calculer le nombre de Bernoulli. Un algorithme, qu’est-ce que c’est ? Je dois cette définition à l’une des vidéos de Xil’Cast [3] :

C’est un ensemble d’opérations destinées à être exécutées automatiquement par une machine et écrites dans un langage que peut comprendre cette machine.

David

Ce qui en fait le premier algorithme publié de l’Histoire.

Méconnue du grand public, Ada Lovelace est tout de même l’objet de nombreux hommages

  • Notamment, en 1979, un langage de programmation lui a été dédié : le langage Ada.
  • C’est également son portrait qui apparaît en hologramme sur les certificats d’authentification de Microsoft.
  • Enfin, l’hommage le plus important bien sûr : j’ai appelé mon ordinateur Ada !

Sa notoriété a augmenté depuis quelques années à l’initiative d’associations qui visent à mettre en valeurs son rôle clé dans l’Histoire de l’informatique et de l’utiliser comme rôle modèle pour encourager, ou plutôt ne pas décourager les jeunes filles de se tourner vers l’informatique et plus généralement les sciences, technologies, l’ingénierie et les mathématiques où elles sont sous-représentées, avec d’ailleurs un recul net dans l’informatique depuis la Game Boy et les publicités genrées pour les ordinateurs.

Sachant - comme le rappellent David et Marc - que l'informatique était historiquement très investie par les femmes (dans les années 1960-1970, lorsqu'elle a commencé à être utilisée de manière industrielle et professionnelle) et que l'explication qui en a été donnée c'est que l'ordinateur était vu comme une sorte de nouvelle version de la machine à écrire et que l'on associait les femmes à ces aspects "secrétariat". En tant qu'opérateur.rice.s-technicien.ne.s il y a avait donc une majorité de femmes qui ont énormément fait évoluer le métier. D'ailleurs l'expression "bug" a été popularisée par une femme : Grace Hopper [4]. C'est quand l'informatique est devenu quelque chose de perçu comme rémunérateur et noble qu'il y a eu une mise à l'écart des femmes. Aujourd'hui il y a un mieux mais nous sommes encore très loin de la parité. Il y aurait d'ailleurs des variations selon les pays, cette différence étant moins présente en Inde et en Chine où l'informatique est beaucoup plus paritaire.

C’est ainsi qu’a été créée en 2009 la journée internationale « Ada Lovelace Day » qui a lieu chaque année le 2ème mardi d’octobre. Alors à vos agendas !

  • [1] « In 1841 Lovelace and Medora Leigh (the daughter of Lord Byron’s half-sister Augusta Leigh) were told by Ada’s mother that her father was also Medora’s father. » Turney 1972, p. 159. « On 27 February 1841, Ada wrote to her mother: « I am not in the least astonished. In fact, you merely confirm what I have for years and years felt scarcely a doubt about, but should have considered it most improper in me to hint to you that I in any way suspected. » » Turney 1972, p. 160.
  • [2] « […] mais ce n’était pas de sa faute — ma propre folie (donnez-lui un nom plus approprié s’il le faut) et sa faiblesse ont été les seuls responsables — car — nos intentions respectives étaient très différentes, et pendant quelque temps nous nous y sommes tenus — et quand nous nous en sommes écartés, c’est moi qui étais fautif » Lettre à Lady Melbourne du 1er janvier 1814 in Lord Byron 1987, p. 119.
  • [3] Vidéo de Xil’Cast : « Histoire de la Programmation : la préhistoire » https://youtu.be/k9QMJwLGtT4
  • [4] Grace Murray Hopper était une informaticienne de la marine américaine. Elle est la conceptrice du premier compilateur en 1951 (A-0 System) et du langage COBOL en 1959. Pour en savoir plus sur cette histoire de bug : https://web.archive.org/web/20000816023000/http://www.jamesshuggins.com/h/tek1/first_computer_bug.htm
  • Pour en savoir plus : Annalisa Plaitano dans l’épisode 316 de Podcast Science « Roue libre: Ada Lovelace, cinéma et chocolat » ://www.podcastscience.fm/emission/2017/11/21/podcast-science-316-roue-libre-ada-lovelace-cinema-et-chocolat/