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Écriture inclusive et genre neutre

Écriture inclusive et genre neutre

Ecriture/langue inclusive, c’est quoi ?

“Un ensemble de règles et de pratiques qui cherchent à éviter toute discrimination supposée par le langage ou l’écriture” (Wikipedia)

→ L’accent est mis sur la lutte contre les discriminations en général et nons seulement de genre; cela pourrait aussi être ne pas écrire en jargon, etc.

“Ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes.” (Mots-Clés)

→ Se concentre plus spécifiquement sur les questions de genre. C’est l’usage le plus courant du mot sur lequel on va se concentrer, même si on ne parlera pas seulement “des hommes et des femmes”.

Quel est le but de tout cela ?

Deux raisons, et deux façons de faire différentes qui leur sont liées, d’une part le féminisme et d’autre par la non-binarité.

Première raison – le féminisme

La langue inclusive est un projet féministe au sens large, elle relève de la lutte pour l’égalité réelle entre personnes de tous genres

On constate que la langue française est genrée, de plusieurs façons:

  • La plupart des mots ont un genre, même les noms communs. On parle de genre grammatical. Le sujet est peu polémique (et anecdotique ici) pour la plupart des noms communs; pas grand monde ne s’émeut qu’une voiture soit grammaticalement féminine ou que le vent soit masculin.
  • Il y a des points de vocabulaires ou des règles grammaticales qui font que des personnes autres que des hommes sont désignées par un mot masculin (le genre grammatical diffère de l’identité de genre) :
    • Noms communs désignant des personnes (ex. métiers) n’existant pas ou peu au féminin (médecin, auteur, etc.)
    • Pluriels (“Les étudiants” -> pas forcément seulement des hommes, mais “le masculin l’emporte”)
    • Règles d’accord (là aussi “le masculin l’emporte”)

Cet écart, dit-on, invisibilise les femmes et/ou constitue ou entraîne des comportements sexistes. Est-ce vrai ?

→ Oui, les données scientifiques permettent de le dire. Attention, il y a beaucoup de discours manichéens ou biaisés. Bien sûr ca n’a rien d’évident a priori, et il est facile d’être heurté par l’idée que la langue qu’on utilise tous les jours (et à laquelle on peut être émotionnellement attachée de diverses façons) a implicitement un effet sexiste. Inversement, si on est convaincu il est facile d’accuser de sexisme les personnes rejetant cette idée. Ne pas être dans la posture idéologique. Mais concrètement, cela fait 40 ans qu’on fait de la recherche sur le sujet et les résultats permettent de dire que oui, notre emploi genré de la langue a un impact tout à fait significatif sur notre pensées et comportements.

Pour plus d’informations, voir le dossier de Bunker D. J’en tire juste (en très résumé) 3 résultats:

  • Les termes genrés incitent à imaginer prioritairement des personnes du genre en question (Khosroshahi 1989, Gastil 1990) et influent aussi sur des jugements de désirabilité (Briere et Lanktree 1983) ou de compétence (Hyde 1984) pour un métier.
  • Juste lire des textes en une langue genrée plutôt que non genrée influe sur les pensées sexistes (Etude de sexisme après lecture de Harry Potter en Anglais ou en Francais/Espagnol. (Wasserman & Weseley 2009))
  • A plus grande échelle, corrélation entre emploi d’une langue genrée et plus grand gender gap (Prewitt-Freilino et al. 2012)

Est-ce pour autant prioritaire ?

Au vu de la dernière étude on pourrait penser que c’est important. Indépendemment de cela, ce n’est pas une raison pour ne rien faire (tout comme il n’est pas souhaitable d’arrêter de lutter, par exemple, contre le harcèlement de rue sous prétexte que le viol serait un problème plus important).

D’autre part “prioritaire” sur quoi ? Pas sur tout. Mais les mots et la langue qu’on emploie ont une importance et ce n’est pas forcément couteux d’y prêter attention.

Comment mettre en place une langue moins genrée ?

D’abord, on peut simplement utiliser différemment la langue « courante » :  utiliser préférentiellement des mots épicènes (qui ne varient pas selon le genre, par exemple « scientifique »), ou énumérer le masculin et le féminin (des étudiants et étudiantes).

  • Le résultat est très consensuel, et souvent possible mais cela peut demander une certaine attention et parfois pas mal de créativité, en recourant à des périphrases notamment. Ce n’est pas forcément un souci, la langue inclusive peut aussi être vue comme la langue d’un locutaire qui fait attention à l’impact du langage utilisé ;
  • Le résultat est néanmoins parfois lourd, et certains cas restent difficilement solubles (voir ici pour un exemple développé).

Ensuite, on peut dévier de la langue « courante » et faire preuve de créativité:

  • Le point médian: il s’agit principalement d’un raccourci d’écriture pour éviter d’énumérer forme masculine et féminine ;
  • Les néologismes, ou aussi parfois la réactivation de mots ou de règles qui ont moins cours actuellement: la langue n’a pas toujours été aussi genrée, la règle du “masculin l’emporte” a été instaurée au 18e siècle suite à un débat entre personnes de lettres et dans une optique explicitement sexiste (Viennot 2014, Alpheratz 2018 27-29). Exemples de citations de l’époque :
    • “Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux féminins” (Vaugelas 1647)
    • “Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle” (Beauzée 1767)

(Attention, point de méthode : ce n’est pas parce que ces règles ont été instaurée pour des raisons sexistes qu’elles sont forcément sexistes 3 siècles plus tard – pas plus que la fête des mères, sans être un modèle de féminisme, ne promeut une politique fasciste. Mais comme vu précédemment, la recherche actuelle montre que la langue genrée a bien un impact sur le sexisme.)

Il y a des éléments à récupérer dans la pratique de la langue d’avant ces évenements, des mots comme “autrice” (Evain 2008) ou des règles grammaticales comme la règle de proximité (accord avec le nom le plus proche)

OK mais, une fois qu’on a fait ce constat, comment choisir les outils et les mettre en oeuvre ?

Faut-il vraiment choisir ? On propose, on promeut divers outils ; la langue est vivante, ce qui fonctionne et est utile se développera et sera utilisé. Certaines personnes (comme des linguistes) ou institutions (l’Académie Française par exemple) proposent des normes ; elles ne lient pas notre usage du langage. Le langage est avant tout une pratique, il s’enrichit et évolue selon sa dynamique propre et ce qu’on en fait.

Pour autant il y a des institutions avec un poids fort, comme l’école, qui peuvent (plus ou moins progressivement) populariser voire imposer des usages. Est-ce souhaitable ? Cela se débat. Au vu de la recherche précédente on pourrait le vouloir, mais cela pourrait aussi entraîner un rejet, et dans ce cas il faut être sur de l’efficacité de ce qu’on promeut (cela devient une politique publique, qui doit être évaluée).

Exemple suedois : Le pronom neutre “hen”, proposé initialement dans les annés 60 mais popularisé à partir de 2012

  • 2012: inclusion dans un livre pour enfant, ce qui crée un débat.
  • Début 2012: surtout utilisé dans le cadre du débat en question, rejet des institutions et de du public général.
  • Fin 2012: usage assez marginal mais attesté dans les médias.
  • 2013: se popularise, les institutions révisent leurs positions.
  • 2014: inclus dans le dictionnaire officiel (ce qui rend son usage possible dans les actes officiels).
  • Taux d’acceptation en 2012: 2.88/7 (56.5% attitudes très négative et 17.4% très positives) En 2015: on est passés à 5.71/7 (9.6% attitudes très négative et 68.9% très positives)
  • Cas classique de résistance au changement, le débat peut avoir lieu et les usages changer. Même sur quelques annéees.

En début de chronique, tu nous avais parlé d’une autre raison en plus du féminisme ?

Deuxième raison – la non-binarité

La langue inclusive a pour but d’éviter de perpetuer ou de favoriser des discriminations; on l’a principalement vue jusque là dans une optique féministe classique, cad pour l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est le sens de l’énumération (étudiants et étudiantes) ou du point médian (étudiant·e·s). Mais tout le monde ne s’identifie pas comme une femme ou un homme.

Détour rapide – la genderqueeritude pour les nuls

  • La majorité des personnes sont cisgenre : leur genre correspond à celui qui leur a été attribué à la naissance (généralement masculin ou ou féminin) et elles s’identifient comme une femme ou un homme ;
  • Il y a aussi des personnes transgenres qu’on peut qualifier de “binaires”, c’est à dire dont le genre est opposé à celui assigné à la naissance (une femme trans a été assignée garçon à la naissance, un homme trans était assigné fille); elles s’identifient également comme une femme ou un homme ;
  • Mais il y a également des personnes non-binaires (qui peuvent ou non se considérer comme trans), c’est à dire dont le genre ne rentre pas dans la dichotomie “masculin” ou “féminin”: ces personnes peuvent par exemple se considérer comme entre les deux, les deux à la fois, ou aucun des deux (agenre, genre neutre, …), pour ne citer que quelques possibilités.

(Que les personnes concernées veuillent bien m’excuser de m’en tenir à ce résumé très rapide et se sentent libres de me contacter pour tout complément ou correction qui leur semblerait nécessaire.)

La langue non-binaire

Les personnes non-binaires ont leur vocabulaire pour se décrire. Certaines utilisent un genre grammatical (il ou elle) dont elles se sentent le plus proche, d’autres s’en fichent (pronom indifférent), d’autres innovent:

  • Iel (le plus courant)
  • Al, aussi (moins courant) Ul, Ol, Ael
  • Quelques innovations dans les autres pronoms: elleux, celleux

C’est une minorité, mais une minorité qui existe. Si on veut être inclusif, cela semble naturel de vouloir inclure cette minorité aussi. Et a ce niveau les pratiques classiques d’écriture inclusive sont souvent… peu inclusives. Si j’écris “les étudiants” de façon classique comme collectif pour désigner un ensemble de personnes non exclusivement masculines, j’utilise une langue non inclusive dont on a vu les problèmes, mais je sais que je désigne tout le monde indifféremment du genre. Si j’écris “les étudiants et les étudiantes” ou “les étudiant·e·s” l’énumération me semble donner une prétention à l’exhaustivité qui exclut les personnes ne se reconnaissant dans aucune des deux catégories.

Pour un genre neutre en Français: la proposition d’Alpheratz, doctoranx en linguistique à Sorbonne Université, qui travaille sur le genre neutre. Al a publié une Grammaire du Français inclusif ou al propose un système:

  • Genre neutre: pronom al et pronoms associés
  • Pour les noms de personnes, plusieurs facons de former le neutre selon les terminaisons. Notamment (parmi d’autres) :
    • -aire : sénataire, administrataire, autaire
    • x pour le singulier, z pour le pluriel (muet, souvent phonétiquement identique au masculin)

Une attention importante est portée à la lisibilité et la facilité d’usage. A quelques exceptions près je trouve que le contrat est rempli.

C’est à la fois un travail de recherche et une proposition pratique employable pour communiquer ou pour écrire de la littérature. Al le promeut, sans prétendre l’imposer.

Son genre neutre vise à la fois à:

  • Pouvoir désigner les personnes de genre non binaire
  • Remplacer le masculin pour les collectifs (“les étudianz”), l’impersonnel (“al pleut”) et le genre inconnu ou indifférent (“ces livres sont classés par autaire” plutôt que par auteur, ou par autrice)

Sources et références