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Hymne des Femmes – Le chant des marais

Hymne des Femmes – Le chant des marais

J’aimerai vous parler aujourd’hui culture, à travers deux chansons qui sont liées : l’hymne du MLF “Debout les femmes” et le Moorsoldatenlied, le champ des marais.

J’ai découvert le chant “Debout les Femmes” dans la dernière reprise en date, par 39 musiciennes menées par le duo Brigitte. Il a été enregistré l’été dernier, afin d’être diffusé à la veille de la grande marche du 24 novembre 2018 à l’appel du collectif #NousToutes, contre les violences faites aux femmes.

En voici mon interprétation personnelle que je me permets de vous imposer, si les gens autour de cette table veulent m’accompagner ils sont les bienvenus.

*Debout les femmes chanté*

Evidemment, la version des 39 femmes est bien plus agréables et je vous invite à l’écouter pour faire contrepoids.

Ce que je trouve remarquable dans cet oeuvre, c’est vraiment son côté collégial, ses valeurs de solidarités. Le rythme lancinant, souligné par les répétitions et les énumérations portent aussi je trouve une force, une inéluctabilité que je trouve très inspirante. Pour moi il cristallise vraiment le sens du féminisme et des luttes pour les libertés en général. Mais tout d’abord je voudrai revenir sur le premier couplet :


Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir [2].

[2] Au sens figuré « continent noir » désigne ici cette portion inapparente ou inconnue de l’humanité que constituent les femmes. C’est en effet par cette expression que Freud désigne « la vie sexuée de la femme adulte », que la psychanalyse ne parvient pas à comprendre.

Nous qui sommes sans passé, les femmes,
Nous qui n’avons pas d’histoire [1],

[1] Invisibilisées, les femmes sont les grandes oubliées de l’Histoire. C’est au début des années 70, dans la foulée des mouvements de libération des femmes, qui chantent cet hymne, que naît la recherche en Histoire des femmes.

Mais comment est née cette chanson ?

Lors d’une des réunions informelles du MLF — en l’occurrence celle de la préparation du rassemblement du 28 mars 1971 au Square d’Issy-les-Moulineaux en mémoire et à l’honneur des femmes de la Commune de Paris —, la dizaine de personnes présentes co-écrivent ce texte.

La chanson n’avait pas vocation à devenir l’hymne d’un mouvement mais seulement d’être entonnée lors du rassemblement du 28 mars 1971. À ce propos, Josée Contreras précise : « J’ignore quand la chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes… a été promue au rang d’Hymne du MLF, mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l’ont improvisée un soir de mars 1971. »

Pour rappel cette manifestation où est entonné pour la première fois cette chanson précède d’une petite semaine la publication du manifeste des 343 femmes parue le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. C’est, selon le titre paru en une du magazine, « la liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter” », s’exposant ainsi à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement, car l’avortement en France était illégal à l’époque.

C’est un appel pour la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse qui ouvre la voie à l’adoption de la loi Veil.

Immédiatement repris au cours de diverses manifestations féministes, l’Hymne du MLF voit ses paroles et sa partition (celle du Chant des marais) publiés dans un numéro du Torchon brûle de février 1972.

Le quoi ?

En mai 1971, le premier des six numéros du journal le Torchon brûle est distribué en kiosque ; il est édité jusqu’en 1973, et est ouvert à « toutes ». La directrice de publication est Marie Dedieu (1945-2011), mais chaque numéro est réalisé par une équipe différente..Le journal est « menstruel », par allusion aux cycles menstruels, car sa publication est irrégulière. On y lit cette définition du MLF : « Le mouvement, ce sont toutes ces femmes qui se réunissent sur la base de leur révolte pour en mieux comprendre le pourquoi et le comment et pour pouvoir lutter ensemble. Le mouvement de libération des femmes n’est pas une organisation, il n’y a pas et il n’y a pas à avoir d’équipe dirigeante » (éditorial du Torchon brûle no 2).

Ces voeux d’indépendance seront malheureusement l’objet d’une vive polémique en 1979, lorsqu’une association loi 1901 est finalement créée unilatéralement sous le nom Mouvement de Libération des Femmes – MLF.

Mais revenons un petit peu en arrière : si les militantes du MLF ont bien écrit les paroles, elles ont repris la musique. C’est celle du Moorsoldatenlied.

Hein ? De quoi tu parles ?

Le chant des soldats des marais, dit chant international des déportés. qui a lui-même une histoire peu banale.

Les paroles de cette chanson ont été écrites par le mineur Johann Esser et l’acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff, la musique a été composée par Rudi Goguel, un employé de commerce ; tous trois étaient détenus au camp de concentration de Börgermoor, ouvert en 1933 et administré par la SA. Les cadres SA (puis SS)

Rappel

En novembre 32, le parti Nazi perd la présidentielle face à la droite de Hindenburg (l’homme politique pas le Zeppelin…), mais celui-ci empêtré dans ses rapports au parlement fini par offrir la place de chancelier (peu ou prou le premier ministre) à Hitler le 30 janvier 1933, afin de restaurer l’ordre dans le pays.

S’ensuit l’incendie du Reichstag le 27 février, imputé aux communistes, ce qui offre sur un plateau aux nazis la suppression des libertés individuelles et l’autorisation d’emprisonner, de torturer sans jugement et sans contrôle toute personne considérée comme agitatrice selon leur vues.

Ainsi s’ouvrent les premiers camps de concentration allemand, prisons improvisées face à l’afflux du nombre de détenus. Il ne s’agit pas encore de camps d’extermination, ni même d’emprisonnement à vie. L’allemagne n’est pas encore en guerre, et l’objectif est de restaurer l’ordre, de briser les idées communistes, et ceci se déroule très souvent en brisant leurs corps…

Ce chant est né de la tradition concentrationnaire qui autorisait les détenus, dans les premiers camps, à organiser des activités culturelles sur le « temps libre » du dimanche, lorsqu’il leur restait encore des forces. C’est ainsi que Wolfgang Langhoff, metteur en scène communiste, a sollicité et obtenu l’autorisation de monter un spectacle de cabaret en août 1933 suite à un déchaînement de violence des SS, qui avait fortement éprouvé les détenus. Destiné à être chanté en présence des gardiens et des SS , la chanson évoque les travaux forcés dans les marécages du camp : extraction de la tourbe à l’aide d’outils rudimentaires.

Je vous chante juste le refrain en allemand, pour que vous remettiez la musique dans le contexte puis je vais vous lire la traduction littérale du texte allemand :

*Traduction du Moorsoldatenlied*

Dans ses Mémoires, Rudi Goguel (le compositeur de la musique) raconte :

« Les seize chanteurs, pour la plupart membres de l’association ouvrière de chant de Solingen, défilaient bêche à l’épaule dans leurs uniformes de police verts (nos vêtements de prisonnier de cette époque-là). Je menais la marche, en survêtement bleu, avec un manche de bêche brisé en guise de baguette de chef d’orchestre. Nous chantions, et déjà à la deuxième strophe, presque tous les mille prisonniers commençaient à entonner en chœur le refrain. De strophe en strophe, le refrain revenait de plus belle et, à la dernière, les SS, qui étaient apparus avec leurs commandants, chantaient aussi, en accord avec nous, apparemment parce qu’ils se sentaient interpellés eux aussi comme « soldats de marécage ».

« Aux mots « Alors n’envoyez plus les soldats du marécage bêcher dans les marécages », les seize chanteurs plantèrent leur bêche dans le sable et quittèrent l’arène, laissant les bêches derrière eux. Celles-ci donnaient alors l’impression de croix tombales. »

Quelques-uns des déportés de Börgermoor, libérés à l’issue de leur condamnation, choisirent de s’exiler. Langhoff, le metteur en scène, libéré en 1934, émigre en Suisse. C’est à Zurich qu’est publié en 1935 son témoignage intitulé Die Moorsoldaten. dreizehn Monate Konzentrationslager. traduit en français sous le titre : Les soldats du marais sous la schlague des nazis : treize mois de captivité dans les camps de concentration L’ouvrage connaît un succès immédiat et est traduit dans plusieurs langues dont le français. D’autres prisonniers fuient pour la Russie, la Tchécoslovaquie, ou encore l’Angleterre. C’est là qu’en 1936, le compositeur Hanns Eisler, collaborateur musical de Bertolt Brecht, l’entend pour la première fois. Il en fait une adaptation pour le chanteur Ernst Busch. Celui-ci rejoignit en 1937 les Brigades internationales en Espagne, de sorte que le Chant des soldats du marais, chanté par les volontaires allemands des Brigades, acquit rapidement une grande notoriété.

Parallèlement, le chant se répandit en Allemagne, d’un camp de concentration à l’autre, dans diverses langues, puis en Pologne occupée, et finit même par atteindre certains déportés du camp d’Auschwitz Birkenau.

De ce chant, il a été créé des versions dans diverses langues et notamment en français.

D’ailleurs lors de la cérémonie d’hommage pour l’enterrement de Simone Weil au panthéon, c’est justement la version française de ce chant qui a été interprétés, en référence à sa déportation et celle de sa famille à Auschwitz. J’ose y voir aussi un clin d’oeil au féminisme et au MLF.

Voilà, c’est tout le poids de ces histoires que je voulais partager avec vous car pour moi c’est vraiment là que se trouve la culture : une simple chanson qui porte en elle bientôt un siècle de luttes, cachés sous des ré-écritures, des ré-interpretations, des réappropriations, mais toujours vivante dès que quelqu’un fredonne de nouveau ces quelques notes écrites par un simple employé de commerce. J’espère avoir réussi à réveiller ainsi le souvenir de toutes celles et de tous ceux qui l’ont entonné avant nous, de leur témoigner mon respect et mes remerciements.

Pour poursuivre sur le MLF :

Un film, La Belle Saison de Catherine Corsini, relate les débuts du MLF et la relation amoureuse de deux personnages féminins qui sont inspirés par deux figures emblématiques du MLF, Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos que je n’ai pas encore vu moi-même mais qui a l’air prometteur, avec Cecile de France et Izia Higelin.

Nous qui sommes sans passé, les femmes,
Nous qui n’avons pas d’histoire,
Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir.

Refrain :
Levons-nous femmes esclaves
Et brisons nos entraves
Debout, debout, debout !

Asservies, humiliées, les femmes,
Achetées, vendues, violées,
Dans toutes les maisons, les femmes,
Hors du monde reléguées.

Refrain

Seules dans notre malheur, les femmes,
L’une de l’autre ignorée,
Ils nous ont divisées, les femmes,
Et de nos sœurs séparées.

Refrain

Le temps de la colère, les femmes,
Notre temps, est arrivé,
Connaissons notre force, les femmes,
Découvrons-nous des milliers !

Refrain

Reconnaissons-nous, les femmes,
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble, on nous opprime, les femmes,
Ensemble, Révoltons-nous !

Refrain

Wir sind die Moorsoldaten

und ziehen mit dem Spaten

ins Moor.

Nous sommes les soldats des marais,
Et avec nos pelles nous bêchons
Dans le marais
Peu importe où se pose le regard,
Marais et landes sont tout ce qu’il rencontre

Le chant des oiseaux ne nous revigore point,
Les chênes se dressent, tordus et dénudés
Ici, dans la lande déserte,
Le camp est installé
Nous voilà bien loin de toute joie,

Casés derrière les fils barbelés
Chaque matin, ce sont des files
Qui pour travailler s’avancent dans le marais
Ils creusent sous le soleil ardent,
Mais leurs pensées vont aux leurs
De leur maison, de leur maison tous se languissent,
De leurs parents, de leur femme et de leur enfant
Plus d’une poitrine se gonfle d’un soupir,
Car de cet endroit nous sommes prisonniers
Les gardes se relaient sans cesse,
Personne, personne ne peut passer
Fuir ne pourrait que nous coûter la vie,
Car de quatre clôtures ce fort est ceint
Mais il ne nous servirait à rien de nous plaindre,
L’hiver ne peut être éternel
Un jour nous dirons avec joie :
‘Foyer, tu es à nouveau mien’
Et là il y a une variation sur le refrain :

Dann zieh’n die Moorsoldaten
nicht mehr mit dem Spaten
ins Moor!

Alors n’envoyez plus les soldats des marais
bêcher dans le marais !